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Sud Raids Aventures

Raid Passion Désert

Témoignage de Patrick Fontana

Mille et une questions…

Participer au raid “passion désert” amène parfois à se poser de graves questions.

Pourquoi une moto ou un 4×4, surgissent-t-ils immanquablement lorsque tu veux photographier un paysage ; alors que lorsque tu te bourres, tu peux rester vingt minutes à plat ventre, la moto coincée derrière les genoux, à gratter la terre de tes ongles, sans voir passer un seul type pour t’empêcher de mourir ?

C’est pour çà que tu vas si loin ?

Non. C’est parce que dans  “passion désert” ;  il y a  “désert” et  “passion”.

Tunis, 19 mars, débarquement normal : des casquettes plates, des blousons de cuir et des lunettes noires te regardent poireauter en plein courant d’air devant des guichets habités d’êtres graves et tristes auscultant ton passeport comme s’il allait en sortir un porte avion américain ; et finissant par te le fracasser d’un coup de tampon.

On s’équipe moto, et direction Bizerte, 80 km, par la route. Des chèvres broutant au bord de la route, des chèvres écrasées sur la route et des gosses rigolards assis sur le muret de béton séparant les deux voies de l’autoroute qui agitent les bras à dix centimètre de ton casque, ça y est, c’est l’Afrique. Comme l’odeur de fosse sceptique et les prises électriques pendouillant au dessus de la baignoire de l’hôtel cinq étoiles…

Le lendemain, bord de mer, plages désertes, pistes rouges, rochers jaunes, eucalyptus verts, sable blond et  mer bleue, un peu comme dans les catalogues, quoi… Les oueds sont en crue, ce qui donnera la possibilité à quelques guerriers de constater qu’une moto peut flotter, et à notre ami Alain de préparer son entrée dans le livre des records, seul homme capable de périr noyé sur un raid intitulé “passion désert”… Nous bifurquons ensuite vers le sud, superbes pistes de montagne, très cassantes, eh, regarde un peu moins le paysage, les rochers se jettent sous tes roues et les arbres attendent le dernier moment pour traverser.

Le soir, premier bivouac, premier bilan et  première galère pour un concurrent dont le circuit d’eau n’est plus étanche : un peu de poudre magique, tu fais chauffer, et le gars retrouve le sourire, merci le camion atelier.

Au matin,  découverte de l’homo bivouacus : dans sa tente, équipé du maillot, de la carapace, de la veste, pour un peu il a aussi le casque et les gants et… toujours le bas à poil dans le duvet : classe. Au programme, pistes de montagne cassantes et peuplées d’ânes sympathiques mais intellectuellement limités : ils courent devant la moto, tu stoppes, eux aussi, et te regardent d’un air sérieux. Tu repars, les ânes aussi ; pendant vingt minutes ces ahuris n’arriveront pas à quitter le chemin. Finalement tu décides de les dépasser et ce sera bien sûr à donf et juste à l’endroit où la piste est la plus cassante. Chaud.

Les rois de l’enduro commencent à  bien se régaler et les rois de la honte écrivent une première page : doubler un quad dans un endroit impossible, se retrouver cata, réussir à tourner grâce à trois cailloux bien placés qui traînaient par là, pédalage de jambes et odeur de transpiration, pour finalement s’arrêter quinze secondes plus tard à un CP : le regard du quadeux oscille entre incompréhension, envie de meurtre et grande lassitude… Nous sommes à la Table de Jugurtha, mille mètres d’altitude et deux degrés de caillitude : le désert, c’est pas toujours brûlant. Heureusement le bivouac nous réchauffera, excellent repas chaud et apéro tonique : jus de pamplemousse + vin rosé, ça ressemble au vin d’orange, et ça rentre directement derrière les yeux…

Homo bivouacus fait une nouvelle découverte fondamentale : un camel back plein d’eau couché dans une tente avec un gros sac par-dessus, se vide… Ah, s’équiper de vêtements trempés et déjeuner dehors par un matin frisquet à 4°!

Retrouvailles avec le sable, toujours déstabilisant, mais les conseils de Maître René sont formels : dans le sable, faut ouvrir ! Alors on ouvre ; et parfois c’est encore mieux… en fermant… les yeux… Mais quel bonheur lorsque le cerveau a intégré le paramètre gigotatoire : l’arrière qui balaie la piste, le guidon qui se secoue comme un chien sortant de l’eau, le bruit rauque de la bécane qui envoie les chevaux et la sensation prodigieuse, mais  illusoire,  de contrôler tout ça…

Les pistes tunisiennes offrent des sensations en 3D : droite, gauche, mais aussi haut et bas. Il est grisant de sentir la machine s’alléger en haut de la bosse, s’écraser au fond du trou, s’alléger en haut, s’écraser au fond, s’alléger en haut et… dégrisant de découvrir une courbe grave juste derrière : après en avoir tombé quatre en l’air, tu atterris les deux roues bloquées et slalomes entre des moutons incrédules.

Au moment du ravitaillement, plus de carburant dans la première station, on rejoint la seconde. Mais là aussi c’est vide ; et l’occasion de passer pour un couillon s’offre alors au voyageur inexpérimenté : chacun des gosses parmi la nuée qui l’entoure rapidement, connaît quelqu‘un qui va le dépanner. C’est ainsi qu’on se retrouve à promener sur sa moto la moitié du village en gaspillant les dernières gouttes du précieux liquide… Les choses finissent par s’arranger lorsqu’on repère quelques bidons entassés et que le propriétaire, après avoir dispersé les gosses à coup de balais, consent à céder quelques litres de carburant au prix du champagne.

L’arrivée à Ksar Ghilane est un grand moment. D’abord parce qu’on y accède par le désert, et que si tu t’inscris à un raid ” passion désert ” tes premières dunes sont un mélange de peur et de plaisir, ingrédients principaux, comme chacun sait, de l’amour. Ensuite parce que tu longes la source d’eau chaude en pénétrant dans l’oasis et que deux jours de bivouac à des températures glaciales te font intensément apprécier la perspective d’infuser dans un liquide à 40°. Enfin parce que c’est la porte du grand sud et que les immensités qui suivent donnent à l’endroit une aura particulière. Le camp va s’établir en chambrées, propices aux apéros de voisinage qui verront apparaître des bouteilles sans étiquettes que leurs propriétaires manient avec des précautions d’artificier, et de légères collations genre trois mètres de saucisse ou rosette de quinze centimètres de diamètre… Discutions hilarantes, ambiance potache, et Jean Brucy nous régale de sa gentillesse après nous avoir écoeurés de sa classe.

La première partie du raid est derrière nous, et les précieux liquides permettent à chacun de livrer ses  souvenirs ; de celui qui s’attrape l’entre jambe pour illustrer comment il est retombé, sans les pieds, sur sa selle ; à celui qui crispe frénétiquement ses deux mains pour bien montrer que la voiture qu’il suivait se rapprochait d’autant plus vite que le pilote faisait marche arrière à fond de train pour engueuler les gosses qui avaient jeté des figues sur sa belle carrosserie.

4° le matin à Ksar Ghilane, tout le monde se pèle ; c’est ça le réchauffement climatique ? Quand on enfile les affaires, on ne  sait pas si c’est mouillé ou froid… Superbe étape, belles pistes variées, du sable, un décors de cinéma. Après le repas à Douz,  le père Alain qui a forcé sur le coca, nous gratifie d’une heure de grand prix, cent dix cent vingt en glissade sur une grande piste sinueuse avec juste le petit cordon de sable au bord qui te permet de rester sur le circuit. Remarque : lorsque tu te retrouves dernier dans ce genre de plan, si celui qui te précède se retourne sans arrêt ce n’est pas, comme tu aurais pu l’espérer, pour prendre des nouvelles de ta santé, mais uniquement pour voir s’ils ont réussi à te semer…

Retour à Ksar par une longues série de dunettes fatigantes pour les épaules. Les corps fatigués, René adore : il nous fera une édifiante démonstration des ses talents de kiné, arrachant des râles de jouissance à l’un et de lugubres craquement à l’autre.

Le lendemain matin circulent plein de  types avec de super épaules : la séance de marteau piqueur dans les dunettes a laissé des traces… Aujourd’hui, étape de dune, seulement 87 km, mais du concentré : cordons, dunettes, cordons, dunettes se succèdent impitoyablement, tu voulais du désert, en voilà. Le froid à l’avantage de rendre le sable très porteur et de permettre l’ascension de superbes dunes, inenvisageable avec du mou. Mais au fil de la journée la portance évolue. Leçon du jour : ça peut être très très mou et passer au béton en moins de trois mètres ; et si c’est en montée et  que tu as mis les gros watts pour traverser la semoule, ça accroche d’un coup et tu fais un joli saut périlleux arrière, avec la moto… Le gag marche aussi en descente, ce dont un concurrent fera les frais : enfournage gigantesque, vol plané et atterrissage côté béton : une épaule en vrac… Le bras en écharpe il regardera désormais les autres partir chaque matin, dur.

Bivouac à la source de Bir Aouine. Ces eaux chaudes jaillissant en plein désert sont le résultat de recherches pétrolières avortées : pas de bol de trouver de l’eau en plein désert… Il serait intéressant de savoir si c’est une eau  fossile, comme en Libye, ou si elle provient de nappes alimentées ? Ce spectacle est toujours merveilleux… Malgré la température glaciale et le vent infernal, quelques courageux se baignent à l’arrivée au campement pour faire tomber la poussière de la journée, mais la sortie du bain se fait sans traîner, le matériel reproducteur se transformant rapidement en allumette… Monter les tentes dans ces conditions s’avère aussi assez pénible, et on perçoit à leur vocabulaire que certains en sont contrariés. L’organisation assure grandement, apéro, repas chaud et à l’abri, et même pour certains, partie de soudure au camion atelier jusque tard dans la nuit.

Bon, c’est le raid “passion désert” et pour le sable qui s’infiltre de partout, rien à dire ; par contre, tant qu’à faire de se geler comme ça autant faire la croisière blanche… Ces conditions frisquettes poussent les campeurs à des tentatives de réchauffement par boissons alcoolisée : la teneur des conversations s’en ressent et on finit par fréquenter des types qui ont fait trois étapes du Dakar avec une fracture de la colonne… Certains auront un peu de mal à retrouver leur tente au milieu de la nuit et partiront le lendemain avec un inconfortable casque en plomb…

Nouvelle leçon de l’homo bivouacus  :  l’odorat s’adapte ; ces fringues dans lesquelles on transpire depuis si longtemps ne sentent finalement rien… Nous sommes au centre d’une immense plaine, et l’étape commence très tôt avec le ballet des motos au petit rouleau rose avionnant dans toutes les directions à la recherche de toilettes publiques. Programme de la journée : retour à Ksar Ghilane, de la piste et du gaz. Passage à la source de Bir Ezzobas, folie de l’homme et de la nature : désert, source, vent, et flamme d’une immense torchère horizontale crachant un bruit terrifiant, réunion dantesque des éléments, pour signifier à l’homme sa réelle condition : petite crotte. Ambiance orageuse à Ksar : les poubelles mal calées ont explosé dans le camion atelier et Boby, propriétaire des lieux, fait part des ses projets de meurtre à quiconque s’approche de sa cage.

Le lendemain, dernière étape de dunes avec petit pincement au cœur. Rester sous la tente afin de retarder le départ pour rouler seul permet de saisir quelques images sonores. Le bruit de la dernière moto  s’est estompé et  laisse place à une pompe fatiguée : cloc, glou glou, cloc, glou glou. Un type est  en train de se gagner le concours des plus grosses boules en kickant désespérément. Pour qui a déjà vécu l’angoisse du camp retrouvant le silence en contemplant la moitié de sa bécane étalée devant lui en pièces détachées, ce petit bruit exprime la plus totale détresse . A la nième tentative le bourrin consentira enfin à démarrer et il faudra alors oublier tout sentiment mécanique pour écouter  ce que le gars lui met dans le piston…

Les deux dernière étapes permettent de remonter sur Kairouan et ravissent les enduristes : décors somptueux, remontées d’oueds, pistes variées ; mais s’éloigner du désert et remonter vers le nord  laisse une petite amertume. La civilisation s’impose à nouveau, traversées de villages ; si j’étais gamin je me mettrais sur le côté gauche de la route, pour ne pas m’obliger à lâcher les gaz pour me  répondre… Cent bornes de route pour rejoindre Kairouan permettent à tout motard de se rappeler que l’Afrique est impitoyable pour les petits : heureusement, les bas côtés sont larges…

Une remise des prix clôt cette dernière soirée, ambiance  chaleureuse, ce groupe existe.

L’embarquement nous offrira une saynète typiquement africaine : un type, normal, qui en connaissait jusque là autant sur les tortues que sur les autruches à poils durs, se laisse tenter par, donc, des tortues, assailli qu’il était pendant l’attente de l’embarquement par les vendeurs de souvenirs en tout genre, du porte-clefs de dix grammes à l’amphore d’un demi mètre cube. L’autre lui vend les tortues avec un air de conspirateur, notre pigeon les planque dans un carton et leur refile de la salade pour qu’elles se taisent à la douane. A la douane , donc, trois temps : un, casquette plate fonce sur lui parce qu’il a été prévenu par le vendeur ; deux, amende et saisie des mangeuses de salades ; trois, les tortues retournent à la vente et vendeur et douanier se partagent l’amende. Good biseness….

Le bateau, la mer, un peu de nostalgie, chacun reprend pied dans la réalité. Au revoir, à la prochaine, et un peu plus tard, tu vides la malle et le sac en pensant que ce raid t’a bien calmé de la moto et pour un bout de temps.

Et puis tu t’aperçois que tu ranges tout en calculant que la prochaine fois il faut que ce soit comme ça et comme ça… Bref, tu prépare le prochain… Être mordu, ça s’appelle…

PA 61

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