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MILLE ET UNE
QUESTIONS.....
Participer au raid "passion désert"
amène parfois à se poser de graves questions.
Pourquoi une moto ou un 4x4, surgissent-t-ils immanquablement lorsque tu veux
photographier un paysage ; alors que lorsque tu te bourres, tu peux rester vingt
minutes à plat ventre, la moto coincée derrière les genoux, à gratter la terre
de tes ongles, sans voir passer un seul type pour t'empêcher de mourir ?
C’est pour çà que tu vas si loin ?
Non. C’est parce que dans "passion désert" ; il y a "désert" et "passion".
Tunis, 19 mars, débarquement normal : des casquettes plates, des blousons de
cuir et des lunettes noires te regardent poireauter en plein courant d’air
devant des guichets habités d’êtres graves et tristes auscultant ton passeport
comme s’il allait en sortir un porte avion américain ; et finissant par te le
fracasser d’un coup de tampon.
On s’équipe moto, et direction Bizerte, 80 km, par la route. Des chèvres
broutant au bord de la route, des chèvres écrasées sur la route et des gosses
rigolards assis sur le muret de béton séparant les deux voies de l'autoroute qui
agitent les bras à dix centimètre de ton casque, ça y est, c’est l’Afrique.
Comme l’odeur de fosse sceptique et les prises électriques pendouillant au
dessus de la baignoire de l’hôtel cinq étoiles…
Le lendemain, bord de mer, plages désertes, pistes rouges, rochers jaunes,
eucalyptus verts, sable blond et mer bleue, un peu comme dans les catalogues,
quoi… Les oueds sont en crue, ce qui donnera la possibilité à quelques guerriers
de constater qu’une moto peut flotter, et à notre ami Alain de préparer son
entrée dans le livre des records, seul homme capable de périr noyé sur un raid
intitulé "passion désert"... Nous bifurquons ensuite vers le sud, superbes
pistes de montagne, très cassantes, eh, regarde un peu moins le paysage, les
rochers se jettent sous tes roues et les arbres attendent le dernier moment pour
traverser.
Le soir, premier bivouac, premier bilan et première galère pour un concurrent
dont le circuit d’eau n’est plus étanche : un peu de poudre magique, tu fais
chauffer, et le gars retrouve le sourire, merci le camion atelier.
Au matin, découverte de l’homo bivouacus : dans sa tente, équipé du maillot, de
la carapace, de la veste, pour un peu il a aussi le casque et les gants et…
toujours le bas à poil dans le duvet : classe. Au programme, pistes de montagne
cassantes et peuplées d’ânes sympathiques mais intellectuellement limités : ils
courent devant la moto, tu stoppes, eux aussi, et te regardent d’un air sérieux.
Tu repars, les ânes aussi ; pendant vingt minutes ces ahuris n’arriveront pas à
quitter le chemin. Finalement tu décides de les dépasser et ce sera bien sûr à
donf et juste à l’endroit où la piste est la plus cassante. Chaud.
Les rois de l’enduro commencent à bien se régaler et les rois de la honte
écrivent une première page : doubler un quad dans un endroit impossible, se
retrouver cata, réussir à tourner grâce à trois cailloux bien placés qui
traînaient par là, pédalage de jambes et odeur de transpiration, pour finalement
s’arrêter quinze secondes plus tard à un CP : le regard du quadeux oscille entre
incompréhension, envie de meurtre et grande lassitude… Nous sommes à la Table de
Jugurtha, mille mètres d’altitude et deux degrés de caillitude : le désert,
c’est pas toujours brûlant. Heureusement le bivouac nous réchauffera, excellent
repas chaud et apéro tonique : jus de pamplemousse + vin rosé, ça ressemble au
vin d’orange, et ça rentre directement derrière les yeux…
Homo bivouacus fait une nouvelle découverte fondamentale : un camel back plein
d’eau couché dans une tente avec un gros sac par-dessus, se vide… Ah, s’équiper
de vêtements trempés et déjeuner dehors par un matin frisquet à 4°!
Retrouvailles avec le sable, toujours déstabilisant, mais les conseils de Maître
René sont formels : dans le sable, faut ouvrir ! Alors on ouvre ; et parfois
c’est encore mieux… en fermant… les yeux… Mais quel bonheur lorsque le cerveau a
intégré le paramètre gigotatoire : l’arrière qui balaie la piste, le guidon qui
se secoue comme un chien sortant de l’eau, le bruit rauque de la bécane qui
envoie les chevaux et la sensation prodigieuse, mais illusoire, de contrôler
tout ça…
Les pistes tunisiennes offrent des sensations en 3D : droite, gauche, mais aussi
haut et bas. Il est grisant de sentir la machine s’alléger en haut de la bosse,
s’écraser au fond du trou, s’alléger en haut, s’écraser au fond, s’alléger en
haut et… dégrisant de découvrir une courbe grave juste derrière : après en avoir
tombé quatre en l’air, tu atterris les deux roues bloquées et slalomes entre des
moutons incrédules.
Au moment du ravitaillement, plus de carburant dans la première station, on
rejoint la seconde. Mais là aussi c’est vide ; et l’occasion de passer pour un
couillon s’offre alors au voyageur inexpérimenté : chacun des gosses parmi la
nuée qui l’entoure rapidement, connaît quelqu‘un qui va le dépanner. C’est ainsi
qu’on se retrouve à promener sur sa moto la moitié du village en gaspillant les
dernières gouttes du précieux liquide… Les choses finissent par s’arranger
lorsqu’on repère quelques bidons entassés et que le propriétaire, après avoir
dispersé les gosses à coup de balais, consent à céder quelques litres de
carburant au prix du champagne.
L’arrivée à Ksar Ghilane est un grand moment. D’abord parce qu’on y accède par
le désert, et que si tu t’inscris à un raid " passion désert " tes premières
dunes sont un mélange de peur et de plaisir, ingrédients principaux, comme
chacun sait, de l’amour. Ensuite parce que tu longes la source d’eau chaude en
pénétrant dans l’oasis et que deux jours de bivouac à des températures glaciales
te font intensément apprécier la perspective d’infuser dans un liquide à 40°.
Enfin parce que c’est la porte du grand sud et que les immensités qui suivent
donnent à l’endroit une aura particulière. Le camp va s’établir en chambrées,
propices aux apéros de voisinage qui verront apparaître des bouteilles sans
étiquettes que leurs propriétaires manient avec des précautions d’artificier, et
de légères collations genre trois mètres de saucisse ou rosette de quinze
centimètres de diamètre… Discutions hilarantes, ambiance potache, et Jean Brucy
nous régale de sa gentillesse après nous avoir écoeurés de sa classe.
La première partie du raid est derrière nous, et les précieux liquides
permettent à chacun de livrer ses souvenirs ; de celui qui s’attrape l’entre
jambe pour illustrer comment il est retombé, sans les pieds, sur sa selle ; à
celui qui crispe frénétiquement ses deux mains pour bien montrer que la voiture
qu’il suivait se rapprochait d’autant plus vite que le pilote faisait marche
arrière à fond de train pour engueuler les gosses qui avaient jeté des figues
sur sa belle carrosserie.
4° le matin à Ksar Ghilane, tout le monde se pèle ; c’est ça le réchauffement
climatique ? Quand on enfile les affaires, on ne sait pas si c’est mouillé ou
froid… Superbe étape, belles pistes variées, du sable, un décors de cinéma.
Après le repas à Douz, le père Alain qui a forcé sur le coca, nous gratifie
d’une heure de grand prix, cent dix cent vingt en glissade sur une grande piste
sinueuse avec juste le petit cordon de sable au bord qui te permet de rester sur
le circuit. Remarque : lorsque tu te retrouves dernier dans ce genre de plan, si
celui qui te précède se retourne sans arrêt ce n’est pas, comme tu aurais pu
l’espérer, pour prendre des nouvelles de ta santé, mais uniquement pour voir
s’ils ont réussi à te semer…
Retour à Ksar par une longues série de dunettes fatigantes pour les épaules. Les
corps fatigués, René adore : il nous fera une édifiante démonstration des ses
talents de kiné, arrachant des râles de jouissance à l’un et de lugubres
craquement à l’autre.
Le lendemain matin circulent plein de types avec de super épaules : la séance
de marteau piqueur dans les dunettes a laissé des traces… Aujourd’hui, étape de
dune, seulement 87 km, mais du concentré : cordons, dunettes, cordons, dunettes
se succèdent impitoyablement, tu voulais du désert, en voilà. Le froid à
l’avantage de rendre le sable très porteur et de permettre l’ascension de
superbes dunes, inenvisageable avec du mou. Mais au fil de la journée la
portance évolue. Leçon du jour : ça peut être très très mou et passer au béton
en moins de trois mètres ; et si c’est en montée et que tu as mis les gros
watts pour traverser la semoule, ça accroche d’un coup et tu fais un joli saut
périlleux arrière, avec la moto… Le gag marche aussi en descente, ce dont un
concurrent fera les frais : enfournage gigantesque, vol plané et atterrissage
côté béton : une épaule en vrac… Le bras en écharpe il regardera désormais les
autres partir chaque matin, dur.
Bivouac à la source de Bir Aouine. Ces eaux chaudes jaillissant en plein désert
sont le résultat de recherches pétrolières avortées : pas de bol de trouver de
l'eau en plein désert… Il serait intéressant de savoir si c'est une eau
fossile, comme en Libye, ou si elle provient de nappes alimentées ? Ce spectacle
est toujours merveilleux… Malgré la température glaciale et le vent infernal,
quelques courageux se baignent à l’arrivée au campement pour faire tomber la
poussière de la journée, mais la sortie du bain se fait sans traîner, le
matériel reproducteur se transformant rapidement en allumette… Monter les tentes
dans ces conditions s'avère aussi assez pénible, et on perçoit à leur
vocabulaire que certains en sont contrariés. L'organisation assure grandement,
apéro, repas chaud et à l’abri, et même pour certains, partie de soudure au
camion atelier jusque tard dans la nuit.
Bon, c'est le raid "passion désert" et pour le sable qui s'infiltre de partout,
rien à dire ; par contre, tant qu'à faire de se geler comme ça autant faire la
croisière blanche… Ces conditions frisquettes poussent les campeurs à des
tentatives de réchauffement par boissons alcoolisée : la teneur des
conversations s'en ressent et on finit par fréquenter des types qui ont fait
trois étapes du Dakar avec une fracture de la colonne… Certains auront un peu de
mal à retrouver leur tente au milieu de la nuit et partiront le lendemain avec
un inconfortable casque en plomb…
Nouvelle leçon de l'homo bivouacus : l'odorat s'adapte ; ces fringues dans
lesquelles on transpire depuis si longtemps ne sentent finalement rien… Nous
sommes au centre d'une immense plaine, et l'étape commence très tôt avec le
ballet des motos au petit rouleau rose avionnant dans toutes les directions à la
recherche de toilettes publiques. Programme de la journée : retour à Ksar
Ghilane, de la piste et du gaz. Passage à la source de Bir Ezzobas, folie de
l’homme et de la nature : désert, source, vent, et flamme d'une immense torchère
horizontale crachant un bruit terrifiant, réunion dantesque des éléments, pour
signifier à l’homme sa réelle condition : petite crotte. Ambiance orageuse à
Ksar : les poubelles mal calées ont explosé dans le camion atelier et Boby,
propriétaire des lieux, fait part des ses projets de meurtre à quiconque
s'approche de sa cage.
Le lendemain, dernière étape de dunes avec petit pincement au cœur. Rester sous
la tente afin de retarder le départ pour rouler seul permet de saisir quelques
images sonores. Le bruit de la dernière moto s'est estompé et laisse place à
une pompe fatiguée : cloc, glou glou, cloc, glou glou. Un type est en train de
se gagner le concours des plus grosses boules en kickant désespérément. Pour qui
a déjà vécu l'angoisse du camp retrouvant le silence en contemplant la moitié de
sa bécane étalée devant lui en pièces détachées, ce petit bruit exprime la plus
totale détresse . A la nième tentative le bourrin consentira enfin à démarrer et
il faudra alors oublier tout sentiment mécanique pour écouter ce que le gars
lui met dans le piston…
Les deux dernière étapes permettent de remonter sur Kairouan et ravissent les
enduristes : décors somptueux, remontées d'oueds, pistes variées ; mais
s'éloigner du désert et remonter vers le nord laisse une petite amertume. La
civilisation s'impose à nouveau, traversées de villages ; si j’étais gamin je me
mettrais sur le côté gauche de la route, pour ne pas m'obliger à lâcher les gaz
pour me répondre… Cent bornes de route pour rejoindre Kairouan permettent à
tout motard de se rappeler que l'Afrique est impitoyable pour les petits :
heureusement, les bas côtés sont larges…
Une remise des prix clôt cette dernière soirée, ambiance chaleureuse, ce groupe
existe.
L'embarquement nous offrira une saynète typiquement africaine : un type, normal,
qui en connaissait jusque là autant sur les tortues que sur les autruches à
poils durs, se laisse tenter par, donc, des tortues, assailli qu'il était
pendant l'attente de l'embarquement par les vendeurs de souvenirs en tout genre,
du porte-clefs de dix grammes à l'amphore d'un demi mètre cube. L'autre lui vend
les tortues avec un air de conspirateur, notre pigeon les planque dans un carton
et leur refile de la salade pour qu'elles se taisent à la douane. A la douane ,
donc, trois temps : un, casquette plate fonce sur lui parce qu'il a été prévenu
par le vendeur ; deux, amende et saisie des mangeuses de salades ; trois, les
tortues retournent à la vente et vendeur et douanier se partagent l'amende. Good
biseness….
Le bateau, la mer, un peu de nostalgie, chacun reprend pied dans la réalité. Au
revoir, à la prochaine, et un peu plus tard, tu vides la malle et le sac en
pensant que ce raid t'a bien calmé de la moto et pour un bout de temps.
Et puis tu t'aperçois que tu ranges tout en calculant que la prochaine fois il
faut que ce soit comme ça et comme ça… Bref, tu prépare le prochain… Être mordu,
ça s'appelle…
PA
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